Bibliographie - Louis Althusser - Christiane Parère - Marc Le Bot - José Pierre


SURREALISME A CUBA - Extrait de le revue EUROPE (mai-juin 1963) - Marc Le Bot

Cet accord essentiel qui existe, selon Alejo Carpentier*, entre la nature exotique, l'exubérance de la vie sociale cubaine et certains modes de la vie imaginaire, mis ou remis en valeur au XXième siècle par les surréalistes, peut donc expliquer ce phénomène, qui m'est confirmé par ailleurs de diverses sources, que beaucoup de jeunes peintres cubains commencent leur carrière en se mettant à l'école de Lam. On peut en trouver le témoignage à Paris même, dans l'activité d'artistes cubains qui se réclament d'une certaine façon du surréalisme, comme le peintre Camacho ou le sculpteur Cardenas, sans d'ailleurs que cette remarque, faute d'information suffisante, comporte de ma part aucun jugement de valeur.

Du moins puis-je faire état brièvement de l'aventure artistique d'un autre jeune peintre cubain dont j'ai eu l'occasion de connaître l'œuvre. Elle me semble confirmer, de façon originale, les propos d'Alejo Carpentier, répondre à plusieurs des questions qu'ils soulèvent.

Roberto Alvarez-Rios se situe-t-il lui même dans le courant surréaliste ? Il hésite devant le mot. Il reconnaît l'importance particulière qu'a eue dans le développement de son aventure artistique, la découverte de Lam. Mais il dit aussi que tout son effort fut de s'en dégager pour donner à ses recherches une signification qui ne se confond pas, me semble-t-il, avec du surréalisme proprement dit. Il ne peut ni ne veut assumer un passé artistique où il ne saurait, à juste raison, se reconnaître vraiment.

Mais surréalisme ou non, voici comme il comprend son activité de peintre : il appartient à l'artiste de découvrir, de créer des images du possible. Des pouvoirs de la nature vivante, il faut apprendre à tout attendre et à tout espérer. Pouvoir rajouter quelque chose à la réalité présente, l'appeler du moins à se transfigurer, susciter en rêve les forces qui feront naître des êtres, des plantes, des choses encore inconnues. Le monde n'a pas dit son dernier mot ni les hommes. Ainsi l'artiste, qui déjà peut créer des femmes qui sont aussi des fleurs, des oiseaux qui sont aussi des navires, des formes sans nom,- peut-on dire des " formes abstraites " ?- qui appellent des caresses. Ces êtres hybrides, ces choses innombrables qui sont pour lui des figurent de son inquiétude du bonheur. Vers une transfiguration, dit le titre d'une de ses toiles. Je crois à l'entendre parler, que toute son œuvre, où prend forme un monde imaginaire, ne veut que préfigurer la liberté absolue, démiurge, dont il rêve.

Quoi qu'il en soit de ses intentions, l'œuvre déjà peut être comprise, jugée. Je viens d'en suggérer quelques images. D'autres, nées non moins spontanément de l'imagination du peintre, selon son propre témoignage, indiquent peut-être plus clairement encore qu'il s'agit d'un rêve ou d'une volonté de liberté totale et que sa condition essentielle est la liberté politique révolutionnaire. Ma fronde est celle de David : une foule ne faisant presque qu'un seul corps sur la rive d'une île, braquant ses armes contre un monstre qui apparaît dans son ciel. Nueva Antlla : trois femmes-fleurs, de trois races différentes, portant chacune un enfant d'une autre race, devant une villa rouge de chaleur fraternelle.

Parfois, dit à peu près Alvarez-Rios, je veux parler des choses de la vie politique, le débarquement de la Baie des Cochons ou l'anti-racisme. Parfois non. Souvent, je me mets à peindre sans autre but que de faire naître des formes inconnues.

Ici, des jeux apparemment gratuits de l'imagination, là des images à signification politique, ces deux aspects extrêmes de sa peinture sembleraient donc se concilier, dans la conscience de l'artiste, comme deux formes d'un rêve de liberté. L'ambiguïté de cette démarche, peut-on en découvrir la nécessité en la caractérisant comme une forme de surréalisme ?

Peu importe, au fond, de mettre ici en cause le surréalisme même. Alvarez-Rios lui doit sans doute son goût et sa capacité de donner forme à la pensée dans le images qu'on peut, faute de mieux, qualifier d'oniriques, dans ce besoin de crétion de mythes nouveaux. Mais l'intention de son œuvre, celle de dire cette inquiétude du bonheur et de la liberté, me semble s'exprimer plus profondément dans son travail même de plasticien. Alvarez-Rios a attiré lui-même mon attention sur le travail des " matières " dans ses œuvres. C'est vrai, matières chaotiques ici, souvent en bas des tableaux, au niveau de leur sol, d'où s'élancent des matières lisses, des formes nettes. Des lignes de forces, des masses opposées, des enroulements et des développements d'objets qui par leur situation dans l'espace plastique peuvent traduire la tension, l'effort, le dynamisme que requièrent la volonté et l'espoir de créer une liberté nouvelle.

A ce niveau fondamental d'expression de la pensée plastique, les ambiguïtés de l'œuvre peuvent prendre un sens équivoque. Au moins dans sa toute première forme, le surréalisme pictural en France situait des objets hétéroclites dans un espace plastique conventionnel, cherchant à provoquer, comme un miracle, l'apparition d'un sens neuf des objets du monde visible. Dans les œuvres d'Alvarez-Rios, le sens ne veut plus se situer quelque part au-delà d'elles-mêmes. Il s'efforce de s'inscrire dans la trame concrète de la toile pour obliger l'œil à suivre pratiquement les développements de la pensée. Ce n'est plus interroger le mystère, mais proposer une conduite intellectuelle, ici, rêve de transformer la nature, là, volonté de transformer la société.

Cet effort-là, peut donc prendre forme dans une poétique surréaliste. Mais encore un coup, je ne peux ni ne veux généraliser à partir d'un exemple et d'une œuvre qui est à peine commencée. Les quelques remarques que j'ai pu faire appellent pour vraie conclusion le développement futur des arts à Cuba. On voit au moins que ce développement ne se fait pas en vase clos. La liberté que le régime castriste promet à ces artistes, Alejo Carpentier m'a dit aussi quels moyens pratiques il leur donne pour la réaliser : galeries d'art nationalisées, aide matérielle aux artistes et commandes de l'Etat, expositions itinérantes. Grâce aux moyens mis en œuvre et à cause d'eux, se créent les conditions d'une culture populaire authentique. Sous une forme variée et dans tous les domaines, ajoute enfin Alejo Carpentier, les artistes sont conduits à chercher un langage qui soit pleinement accordé à la sensibilité et aux ambitions nationales. C'est en effet affaire d'échanges intellectuels entre l'artiste et son public ; c'est aussi, a dit en substance Fidel Castro, affaire de liberté dans la recherche et la création artistique.

Marc Le Bot