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UN JEUNE PEINTRE CUBAIN DEVANT LE SURREALISME : ALVAREZ-RIOS - Louis Althusser |
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Les toiles bouleversantes d'Alvarez-Rios, jeune peintre de Cuba, nous posent une nouvelle fois la question du surréalisme. Alvarez-Rios est de ces jeunes. Trente et un ans. Vingt-sept ans de sa
vie à La Havane. Etudes classiques aux Beaux-Arts. Rêvant
de Rembrandt, Cézanne, Van Gogh, Picasso. En 1950, toujours à
La Havane, rencontre Lam, dont l'exposition le marque. En 1958, Alvarez-Rios
travaille dans un sous-sol de la Cité Universitaire, dans sa chambre
(Il est marié), sans espace, presque sans lumière. Pour lui le surréalisme est vivant : mieux, il est la vie. Alvarez-Rios répète : " Je ne pouvais être libre ni dans le réalisme ni dans l'abstrait. Dans le surréalisme, je suis libre ". Libre de quoi ? Il faut analyser l'iconographie de sa liberté : ses tableaux. Liberté de dénoncer l'esclavage ; d'exalter la lutte révolutionnaire (la " Fronde de David " : une foule d'hommes frères confondus jusqu'à la mer avec la rive d'une île, pour armes leurs bras tendus, contre le monstre au mille canons bouchant le ciel ; d'invoquer la paix future, les trois Antilles heureuses " trois femmes parallèles, parmi feuilles et fruits, sur la brume lointaine d'une ville chaleureuse ; la Vierge assise dans un fauteuil plus droit qu'elle, une grenade dans les seins, habillée de violet, le visage presque un sexe ; la dormeuse au chapeau ; la grande entente des hommes, des cieux, des oiseaux et des femmes : en un mot, le bonheur. Ainsi cette liberté si simple, qui ne chante que la liberté, a besoin de ce qui n'est peut-être plus rien qu'un langage : le surréalisme. Pourquoi la liberté de Lam, Cardenas, cubains comme Alvarez-Rios, sans parler de Matta, chilien, et d'autres latino-américains, dût-elle emprunter ce langage, et l'ayant emprunté, sut-elle le transformer ? Sans doute par l'effet de profondes affinités avec le passé vivant d'un monde, avec la matière d'une vie populaire toute proche : ce langage n'a point là-bas le sens qu'il avait ici. Il est là-bas le langage naturel d'un inconscient à ciel ouvert ; il était ici la volonté de surprendre un abîme enfoui dans la nuit ; là le discours d'une histoire naissante, qui parle des hommes et de la nature, des esclaves et des maîtres, de mort et de liberté ; ici l'incantation d'une histoire perdue, perverse, dont on voulait à toute force apprivoiser le sens. D'où cette singulière différence, si frappante, entre deux façons de parler le même langage : ici la parole tendue d'une liberté moins délivrée que sommée de naître ; là une voix presque naïve disant les hommes et les êtres. Tel est le charme émouvant de Alvarez-Rios. Il " parle " surréaliste comme il " parle " français ; comme une langue née avant lui. La naïveté que les nôtres s'acharnaient à arracher aux origines, à engendrer en un objet (qu'il fut poème, ready-made, ou tableaux) qui aussitôt l'aliénait. Alvarez-Rios la trouve dans l'application de sa voix à ce langage : dans sa parole, son accent, son invention syntaxique et sémantique, dans la transformation de ses tours et de ses figures. Tout est alors déplacé. Il n'est plus question de réinventer à chaque instant le surréalisme et d'assumer la responsabilité démesurée de sa révolution permanente. Il sagit de le traiter pour ce qu'il est : comme un fait culturel constitué, et de le mettre en rapport avec l'histoire vivante d'un monde. Ce qui est émouvant dans Alvarez-Rios, c'est qu'en voyant pourquoi il fallut ce langage à sa liberté, nous voyons aussi comment il se libère de ce langage même. Il est rare que les tableaux exposés le soient à l'instant même, et soient l'instant même où les moyens de sa liberté découvrent à un homme les débuts de sa propre nécessité. C'est cet instant que l'on voit à la Cour d'Ingres dans les dernières toiles d'Alvarez-Rios. J'y distingue pour mon compte deux traits d'avenir. D'abord ce dynamisme de la forme, le contraste de l'irrésistible élan des formes cernant une matière figée puis ce traitement si particulier de la matière. Sur ces deux points, Alvarez-Rios s'annonce lui-même ; en ce qu'il a d'unique et qu'aucun langage ne peut lui donner : se découvrant lui-même dans de nouveaux signes. Sur ces deux points, il innove ; rompant avec la prédilection du surréalisme pour la forme-objet immobile et assise ; pour la matière opaque ou diaphane, mais le plus souvent dure, lisse et figée. Je verrais volontiers dans ce tableau récent (Vers une transfiguration) l'image de cette délivrance. Tout le bas du tableau n'est que cette nouvelle matière en plein labeur, matière encore informe, mais diverse et qui dominée par de grands symboles, muets, est en marche vers un avenir. Ce sont peut-être des hommes, mais à la recherche de leur forme, de leur fin ; et c'est pourquoi ils vont Bientôt ils n'auront plus besoin de ces emblèmes. La naïveté, ou ce qui est tout un, la profondeur de cette peinture, est aussi de parler de soi, et de l'avenir d'Alvarez-Rios, ce peintre qui peut être grand. Louis Althusser |
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